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des ors d'Ionie – desordre d'isle

La Mort est blanche

C’est la première chose qu’il m’ait dite – après les civilités et autres courtoisies d’usage entre étrangers : « la Mort est blanche » et finalement « le lac est rond comme la lune ».

J’ai vu combien est immense la blessure, profondes les entailles, noires les intermèdes. Rouler toute la journée sur les bords du lac de Van, entre les marécages, les montagnes, par-delà les cols interminables, … Tout cela n’avait pas suffi à rétablir le contact. Mister Z. effrayé le matin, joyeux à midi, était perdu à nouveau la nuit de son passé. Il n’était pas sorti de Van depuis des années. Depuis la mort de son père et le complot de ses frères le verdict d’un Etat turc qui ne l’avait pas épargné. Etre kurde avec des projets d’exil n’est pas aisé sur ce territoire.

Aujourd’hui Z. est brisé. Il marche toute la journée entre la boutique de tapis, le café de ses potes.

Z. n’attend plus rien. Il boit du thé et la nuit de la bière quand il lui reste quelques sous en poche. L’hiver il pleut dans son taudis au fond de la banlieue et l’eau gèle au robinet. C’est le bonheur qui se lit sur son visage quand il arrive à capter des chansons étrangères sur sa radio antique.

J’ai été happée par ce morceau de vie  – à un moment de mon voyage. Van, la ville, le lac, une histoire. Nous avons partagé du temps, l’espace de la marche. Peu de mots, peu de confidence mais la connexion fut exceptionnelle. Une relation éphémère sans brûlure, un petit caillou dans le lac qui dessine un rond comme une vallée étrangère, hospitalière.

Cette pause dans mon errance depuis les différentes villes de l’Est de la Turquie, les hôtels plus ou moins sordides avec des gars qui cherchent à m’emmener ici ou là où vont les touristes m’a redonné espoir. Ce qui me fascine, c’est la traversée de villages où je « vois » que les hommes et les femmes continuent de vivre. Alors je garde le cap, tout en restant hors de ces réalités. Non les images n’ont que peu à voir avec la réalité, du moins c’est que je pense. Pourtant elles viennent de cette réalité. Je crois que les mots, lointains, perdus dans une grammaire inaccessible, restent insuffisants pour ce que je veux dire, écrire. Ce décalage fait partie de cette entreprise générale de déconnexion d’avec mes besoins réguliers, mon confort de petite parisienne.

Cependant ce soir c’est d’une chambre d’hôtel que j’écris. Sur mon portable, allongée dans le lit. Douchée, après plusieurs jours sans eau chaude.

« L’espoir et le futur ne résident pas pour moi dans les pelouses et les champs bien cultivés, ni dans les villes et les villages, mais dans les marais impénétrables et mouvants. » De la marche, H. D. Thoreau

Cependant le blanc de la mort n’est pas une expérience nouvelle pour moi. Leurs voix, le ton, l’amplitude des gestes, le silence des yeux, se ressemblaient à plusieurs kilomètres de distance. Fantômes et sorcières aux aguets, je connais. Le lac est une épreuve d’une beauté qu’on ne peut imaginer. J’avais oublié que cela exista.

Vibrations autres que sur le Bosphore. 4-5 jours n’étaient pas suffisants. Je n’ai pas le droit d’en parler.

Ils sont des centaines à errer là-bas, toute la journée, d’un point à un autre. Aucune image ne peut entrer dans le cadre … Ils habitent la mélancolie.

Je suis partie.

Album La Mort est blanche

Une musique pour pleurer encore … ‪Antony And The Johnsons – The Lake


Posted by iscia on novembre 8th, 2010 :: Filed under album,blanc,Iscia
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